Chapitre 2 : Mila
— Tiens, ma chérie.
Mme Castor me tend un sac avec le plat à emporter que j’ai commandé.
— Merci, madame C.
Je glisse un billet de cinq dollars dans le pot à pourboires.
— Oh ! s’exclame-t-elle en me donnant une petite tape tout en souriant avec gratitude. Tu n’es pas obligée.
— J’en ai envie, dis-je rapidement, sachant à quel point leur situation était difficile depuis que M. C. a eu une attaque en février.
— Comment vas-tu, ma puce ? demande Mme C. d’un ton hésitant.
À ces mots, le sourire en plastique que je sors dans des moments comme celui-ci apparaît sur mon visage.
— Bien.
Je souris encore, les joues tendues. Ma sensibilité refait surface et je ressens le regard de chaque client dans le bar braqué sur mon dos. Leur attention fait augmenter mon rythme cardiaque et me noue le ventre. Cela fait neuf mois… et personne, y compris moi, n’est passé à autre chose.
Mais il y a une petite différence. Tandis que la ville continue de s’accrocher à Avery Callaway et à moi en tant qu’ancien couple vedette, je ne parviens pas à oublier les mensonges, la douleur, la trahison de mon ex-petit ami et de mes anciens amis, alias les coéquipiers de football d’Avery.
Mme C. me caresse la main.
— Bien. Je suis contente de l’entendre. Une fille comme toi, eh bien, tu mérites…
Elle laisse traîner sa phrase, sans trop savoir quoi dire. Personne ne le saura jamais. Évidemment, la ville s’est mobilisée autour de moi quand mon petit copain m’a trompée publiquement après six années de relation, mais peu après, leur soutien s’est transformé en pitié.
Après tout, je suis l’orpheline qui a perdu l’homme de ses rêves – une sacrée pioche – et qui ne trouvera plus jamais quelqu’un comme Avery. Et comme si le perdre n’avait pas été suffisant, j’ai aussi perdu mes amis, mon groupe de soutien, la bande de mecs qui m’ont entourée quand j’ai enterré mes parents et que j’ai essayé de trouver du sens à ma nouvelle réalité deux ans plus tôt.
Oui, pour toute la ville, la tromperie d’Avery Callaway a provoqué ma chute et a fait de lui une star pendant quinze minutes, ce qui est bien plus que ce qu’il obtient en tant que quarterback célèbre. C’est marrant, quand un sportif est infidèle, les femmes se jettent sur lui et les gars le félicitent. La ville m’a peut-être exprimé du soutien à moi, personne ne peut cependant se résoudre à dire du mal de lui.
Pas quand il a essayé de me récupérer à travers une série de démonstrations grandioses – comme décorer ma pelouse avant avec des sculptures de fleurs et faire fabriquer des boucles d’oreilles en diamant sur mesure chez le meilleur bijoutier de Knoxville. Pas quand il est toujours célibataire, faisant occasionnellement référence à moi et à la relation que nous avions dans des interviews. Pas quand il est le quarterback vedette des Coyotes de Knoxville, la fierté et la joie du football du Sud. En gros, lui c’est la putain de célébrité et moi… les dégâts collatéraux.
Mais je n’ai pas envie de ressasser ça aujourd’hui. Non. Je choisis la bonne voie. Choisis de passer une bonne journée.
— Merci, dis-je poliment, serrant ma poigne sur le sachet à emporter. À plus tard, madame C.
Elle me salue. Baissant la tête, j’évite de croiser le regard des clients du bar, des visages familiers de mon enfance et mon adolescence, des témoins du chagrin qui m’a terrassée quand mes parents sont partis, puis à nouveau, il y a neuf mois et les ragots qui m’ont tourmentée depuis lors. Je me dirige directement vers la porte.
Mes yeux sont baissés, voilà pourquoi je ne vois pas l’homme qui entrave mon chemin. À la place, je heurte un mur de muscles et trébuche en arrière, laissant échapper de mon bras le sachet contenant mon dîner qui atterrit en un bruit sourd sur le sol.
J’agite mes bras frénétiquement comme pour tenter de recouvrer mon équilibre, mais je sais que c’est terminé. Je vais tomber sur les fesses devant la ville qui me regarde déjà avec beaucoup trop de chagrin et d’empathie.
L’impact n’arrive pas. Au lieu de quoi, des mains solides s’agrippent à mes avant-bras, me maintenant droite et me redressant sur mes jambes. L’homme plonge vers le bas pour ramasser mon sac en jurant quand de la salsa se met à couler du petit pot en plastique.
Ma respiration est saccadée, mon cœur bat la chamade après cette presque chute et je fixe le haut de sa tête blonde. Je suis sur le point de le remercier quand il se redresse et baisse le regard sur moi. Oh, waouh. Je n’ai encore jamais vu des yeux aussi bleus. Il a une mâchoire carrée recouverte d’une délicieuse barbe de trois jours et une fossette au milieu du menton que je meurs d’envie de tracer du doigt. Ce visage sublime qui me fixe appartient à Devon Hardt, le nouveau champion des Thunderbolts et mon plus gros défi professionnel après Gage Gutierrez et son ligament croisé antérieur déchiré, il y a trois ans. Est-ce que je me présente ? Est-ce que je lui dis que nous allons travailler ensemble ? Que je vais le voir demain même, tôt dans la matinée ?
Ma langue semble trop grande pour ma bouche et ma gorge, complètement desséchée. Les mots ne me viennent pas alors que je continue à le fixer, la langue liée, l’air bizarre. J’essaie de m’éclaircir la gorge et de le contempler tandis qu’il bat des paupières, faisant disparaître la curiosité qui luit dans ses iris à mesure que l’agacement apparaît.
Après deux battements de cœur d’un silence inconfortable, il se racle la gorge et se pince la nuque.
— Écoutez, je suis ici pour dîner. Je n’ai pas vraiment envie de prendre des photos avec des filtres Instagram ce soir, d’accord ?
Je referme la bouche tout en plissant les yeux. Putain, il croit que je… m’extasie telle une groupie devant lui ? Mes joues s’enflamment et je serre ma prise sur mon dîner.
— Je suis, je…
Reprends tes esprits, Mila !
— Passez une bonne soirée, dit-il rapidement avant de faire un pas de côté et de s’avancer tout droit vers le bar.
Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. Sans prendre la peine de me retourner, je me rue vers la porte et sors dans une chaleur collante qui me frappe intensément. Pour une fois, c’est un soulagement, parce que cela marque la fin d’un moment gênant dans le bar de Pete, où toute la ville vient d’être témoin d’un nouveau moment lamentable de ma vie.
Je retourne chez moi, dans la maison de mes parents, les mains tremblantes durant tout le chemin. Demain, je commence mon nouveau boulot. Je suis censée tourner une nouvelle page. Je suis censée me plonger dans un nouveau chapitre, un chapitre de stabilité et de professionnalisme. Un chapitre où Avery et les Coyotes n’existent pas.
Je suis censée faire de meilleurs choix. Choisis de passer une bonne journée !
À la place, je suis presque tombée sur les fesses devant mon premier client. Un joueur qui ne connaît pas mon nom, mais pense que je craque pour lui. Cette idée me fait rire. J’ai appris par expérience ce qu’il se passait lorsqu’on tombe amoureux d’un joueur. On te demande de démissionner.
Quand on joue avec le feu, on se brûle. C’est banal et totalement cliché, mais pour moi, c’est également vrai. Je me suis tellement brûlée que je suis calcinée de l’intérieur. Donc, Devon Hardt peut penser ce qu’il veut. À mes yeux, c’est juste un athlète à l’épaule bousillée et à l’ego surdimensionné.
Je suis déjà passée par là. Je ne cherche pas à recommencer.
* * *
— Je suis certaine que ce n’est pas si mal, me dit ma meilleure amie Maisy quand je lui remplis à nouveau son verre de vin.
— Tu n’as pas vu son visage.
Je lui tends le verre.
— Il m’a regardée comme si je lui tapais la honte, en… m’extasiant comme une fan.
Ma lèvre s’étire quand je dis ce mot et Maisy sourit, les yeux bleus pétillants.
— Je suis sûre qu’il est simplement habitué à être remarqué. Il vient de New York, c’est ça ?
— Et alors ?
— Alors, il était vraiment connu là-bas. Il est sans doute habitué à ce que tout le monde le connaisse et à ce que les filles se jettent sur lui. Il ne sait peut-être pas que…
— C’est une ville fan de foot, déclaré-je en insistant sur mon accent du Sud.
— Un État fan de foot.
Maisy sourit et brandit son verre. Je fais tinter le mien contre le sien et nous buvons toutes les deux une gorgée.
— Tu as hâte d’être demain ? demande-t-elle, d’un ton prudent. Je sais que ce n’est pas la même chose que d’être kiné pour les Coyotes, mais les Bolts vont se remettre sur pied avec un bon dirigeant.
Je hausse un sourcil.
— Quoi ? demande Maisy, feignant la naïveté. D’après ce que j’ai entendu, ils ont un avenir.
Je souris, sachant très bien que Maisy ne s’intéresse pas du tout au hockey. Nous avions toutes les deux grandi avec l’émission Friday Night Light et les soirées alcoolisées sur les parkings dans nos coffres ouverts en fin de match, avec le bruit d’un ballon de foot fendant l’air et la rythmique des chansons de pom-pom girls. Les samedis étaient consacrés au football et à l’encouragement des Coyotes ; les dimanches, on allait à l’église.
— Où as-tu entendu ça ?
Elle lève les yeux au ciel et fait un geste vers moi de sa main libre.
— Juste un truc que les mecs au travail racontaient.
À la mention de son travail, son expression se durcit.
Soupirant, je lui demande :
— Comment ça va, le travail ?
Maisy boit une longue gorgée de son vin en réponse.
— Toujours pénible, mais ne parlons pas de ça ce soir. On parle de toi et de ton nouveau boulot. Pas trop stressée ?
Je hoche la tête en m’adossant à ma chaise.
— Un peu. Je veux dire, j’ai vraiment envie que ma journée de demain se passe bien. Je veux prouver que je suis douée dans ce que je fais, que je mérite ce poste. Noah Scotch aurait pu engager n’importe qui. Il n’était pas obligé de choisir une fille de la ville qui préférerait se retrouver sans emploi plutôt que de déménager de la maison de ses parents décédés.
Je contemple la cuisine bien-aimée de mon enfance. Je sais que les gens ont pensé que j’étais idiote de vouloir rester dans la maison de mes parents après leur décès, mais l’idée de la vendre, de m’en séparer, alors qu’ils ont travaillé dur pour l’acheter et l’entretenir, me semblait être un coup que je ne pourrais encaisser. Ni à l’époque ni même jamais, peut-être.
— Il t’a engagée parce que tu es douée dans ce que tu fais, m’encourage ma meilleure amie. Et tu as une expérience solide. Les Coyotes n’ont-ils pas fait une recommandation brillante ?
— Si, ricané-je, même si je suis soulagée qu’après m’avoir demandé de démissionner au beau milieu du scandale autour de la tromperie d’Avery qui faisait pression, le gestionnaire des Coyotes a envoyé une recommandation qui m’a permis de décrocher le job avec les Thunderbolts. Je veux juste faire bonne impression, c’est tout. Et j’ai déjà le sentiment d’avoir tout fichu en l’air en faisant les yeux doux à Devon Hardt.
Maisy glousse.
— Ce n’est pas aussi grave que tu le penses. Demain, quand tu le rencontreras, sois simplement professionnelle. Concentre-toi sur son traitement, sur sa thérapie. Tu n’es pas là pour te faire des amis, Mila. Tu es là pour faire ton job.
— Exactement, acquiescé-je, laissant les mots de Maisy balayer certains doutes qui nagent encore dans mes veines.
Je lève mon verre pour le faire à nouveau tinter.
— Aux nouveaux commencements, me résous-je à dire.
— Qu’ils apportent de nouvelles joies, déclare Maisy en vidant son verre de vin.
* * *
Je jette un coup d’œil au rétroviseur vers ma maison seulement une fois avant de m’obliger à sortir de l’allée. La chaleur de mon lit, la solidité de la table de cuisine de maman, le canapé confortable dans le salon où j’ai élu résidence ces quatre derniers mois pendant ma recherche d’emplois me rappellent tout en m’encourageant. Va-t’en ; choisis de passer une bonne journée !
Pfff. Je deviens folle.
Je tourne sur la rue principale et dirige ma voiture en direction de la Ruche, la patinoire de hockey. Le trac rebondit dans mon estomac, formant des nœuds. Mes doigts tapotent le volant anxieusement.
Au feu rouge, l’un des trois de la ville, j’augmente le volume et j’essaie de me perdre dans une chanson country que j’adore. Le feu passe au vert.
Je soupire profondément. Aujourd’hui est une belle journée. Ça va bien se passer ; je gère. Avant, je vivais pour des journées comme celle d’aujourd’hui. Des journées où je me levais pour aller exercer un métier que j’adore et prouver que les femmes ont tout autant leur place dans le monde du sport professionnel que les hommes. Être une kiné dans une équipe de footballeurs me rendait folle de joie, de fierté à l’idée que je marquais une petite avancée pour les autres filles qui adorent le sport autant que moi.
Aujourd’hui, j’ai la chance de le faire encore. J’ai la chance de me reconstruire, de me frayer un chemin avec les Thunderbolts et de revendiquer la part de moi-même, de ma carrière, qui me manquait. Ces derniers mois ont fait de moi quelqu’un de fragile, à fleur de peau et peu sûre d’elle. Mais aujourd’hui est une nouvelle journée, un tout nouveau départ.
Choisis de passer une bonne journée ! La voix de maman, son expression radieuse, positive et optimiste prennent vie dans mon esprit. Je souris, dissipant mon stress. Maman chantait ces paroles tous les matins quand je partais à l’école, me les chuchotait à l’oreille quand je stressais pour des examens ou quand je pleurais après m’être disputée avec Avery, me les récitait comme une déclaration quand j’avais quelque chose de bien à célébrer. Je suppose qu’elle était trop sage pour son âge parce qu’elle a réellement vécu sa vie en pensant que ce qui comptait, c’était la perspective et que le temps était infini.
Choisis de passer une bonne journée.
Mon sourire s’étend. Aujourd’hui est le premier jour de mon nouveau job. Aujourd’hui, je travaille pour l’équipe de la NHL, les Tennessee Thunderbolts. Aujourd’hui, je refuse de laisser ce qu’Avery m’a fait me définir.
Je me gare dans le parking et baisse le pare-soleil pour vérifier que j’ai l’air professionnelle et prête. J’ai tiré mes longs cheveux bruns en une queue basse. Mes yeux bleu clair sont encerclés de deux couches de mascara et le fard à joues que j’ai appliqué les rend plus roses. J’arbore un teint bronzé après avoir fait carpette avec Maisy tout le week-end, donc je n’ai pas ajouté beaucoup de maquillage. Je prends une inspiration pour me motiver, applique un gloss à lèvres neutre et me dis à moi-même :
— Cette journée va être incroyable. C’est toi qui le choisis.
Puis, je coupe le moteur, attrape mon sac et entre dans la Ruche comme si c’était chez moi.
— You hou ! lance une voix quand j’entre dans le bureau principal.
Je me retourne et souris à la femme qui me fait signe. Elle semble avoir passé la soixantaine et me décoche un sourire sincère. Il est dénué de pitié et rien que pour cela, je lui suis reconnaissante.
— Salut, dis-je en tendant une main. Je m’appelle Mila Lewis.
— Oh, s’exclame-t-elle en me serrant la main. Je sais qui tu es, ma chère. Moi, c’est Betty.
— Enchantée, dis-je en la dévisageant pour qu’elle me revienne.
Où nous sommes-nous rencontrées ? Bien que, pour être honnête, quand je sortais avec Avery, j’aie rencontré beaucoup de gens. Quand je travaillais pour les Coyotes, rencontrer et saluer de nouveaux visages faisait presque partie de mon job, la physiothérapeute devenue ambassadrice de l’équipe.
Betty se penche en avant et baisse la voix pour chuchoter.
— On s’est rencontrées il y a deux ans, à un match des Coyotes.
— Oh, d’accord, merci, chuchoté-je en retour, les joues rougissantes.
— Tu es bien mieux sans lui, poupée. Avery Callaway peut faire des sacrées passes mais cela ne fait pas de lui un homme intouchable. Même pas dans le Tennessee.
Je souris tout en sentant la montée familière de chaleur derrière mes paupières à la mention d’Avery. Ses grandes démonstrations avaient peut-être dupé notre ville, le dépeignant comme un mec au cœur brisé qui avait fait une erreur. Mais je n’étais pas idiote. Parce que quand j’avais fléchi, quand j’avais failli lui laisser une seconde chance, j’avais appris qu’il voyait une des filles avec qui il m’avait trompée.
Son nouveau statut de couple a été divulgué deux semaines après que je lui avais rendu les boucles d’oreilles en diamant. Sa nouvelle petite amie a publiquement décrit Avery comme étant l’homme qui essayait de passer à autre chose et elle comme étant la femme qui l’aidait à recoller les morceaux de son cœur brisé. Certes, la relation s’est essoufflée au milieu de la saison, mais Seigneur, ça faisait mal. J’en suis venue à tout remettre en question. Avait-il essayé de me récupérer pour redorer sa propre image ? Est-ce que moi – son amour de jeunesse – je jouais un rôle ? Mon objectif était-il de le faire bien voir ? De lui donner cette image de gentleman du Sud qu’il désirait tant ? Le comportement d’Avery m’a brisée, a alimenté ma colère et m’a insufflé une amertume que je déteste.
Le fait que Betty reconnaisse la vérité, la vraie vérité, signifie bien plus qu’elle ne l’imagine. Cela apaise ma douleur et me donne le sentiment de m’être fait une amie lors de mon premier jour chez les Bolts.
Elle me serre le bras avant de retirer sa main et de s’emparer d’un dossier sur son bureau.
— Coachs Scotch et Merrick aimeraient s’entretenir avec toi. Jusqu’à ce que vous ayez l’occasion de vous rencontrer, je sais qu’ils ont hâte que tu évalues chaque joueur, que tu aies une connaissance de base de toutes leurs blessures antérieures et des nouvelles crises. Le joueur avec lequel tu travailleras le plus cet été est Devon Hardt. Sa blessure à l’épaule…
— Était grave, murmuré-je, me remémorant le terrible coup que Hardt a pris durant la troisième période d’un match éliminatoire il y a de cela deux saisons.
Depuis cette blessure, il a subi deux opérations et tout un tas de thérapies physiques, et pourtant, son amplitude de mouvement n’est plus revenue à la normale. Il sera mon client le plus difficile et celui avec lequel j’ai hâte de travailler, surtout parce que son cas m’occupera l’esprit. Trop occupée pour m’attarder sur ma perte et ma souffrance.
Betty claque la langue pour acquiescer.
— C’est ton premier rendez-vous de la journée. À 10 heures. Après Hardt, il y a une liste de joueurs dans le dossier qui passeront pour se présenter et être évalués. Viens, je vais te faire visiter et ensuite, je te laisserai t’installer dans ton bureau.
— Merci, Betty, dis-je sincèrement.
Je ne savais pas à quoi ressemblerait la journée d’aujourd’hui, surtout avec le nouveau dirigeant des Bolts, l’intégration des employés, les tout nouveaux départements, mais Betty rend le processus facile.
Quand le propriétaire des Bolts a cédé sa place, l’équipe était presque en faillite. Les nouveaux propriétaires, dont deux d’entre eux sont également coaches, ont dû y injecter pas mal d’argent, de temps et d’énergie pour faire tourner les Bolts à nouveau. Une nouvelle liste de joueurs, un nouveau manager, de nouveaux employés, sans parler de la coordination pour rassembler tout le monde en six semaines avant le camp d’entraînement, cela n’a pas dû être facile à mettre en place. Cependant, alors que je suis Betty, je ne peux pas m’empêcher de remarquer qu’il y a de la positivé dans l’air. Une vision pleine d’espoir où nous reconstruirions quelque chose, où nous commencerions quelque chose de génial. C’est presque comme l’énergie que maman dégageait sans effort, et j’inspire, me demandant si elle est ici avec moi. L’idée me fait sourire et je suis Betty, animée par une nouvelle énergie.
— Commençons par ici, déclare Betty en faisant un geste vers un couloir. Ici, tu trouves les bureaux de la direction.
J’absorbe toutes les informations et les nouveaux visages qu’elle me présente jusqu’à ce qu’elle m’abandonne à l’extérieur de mon espace de travail.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, Mila, appelle-moi, dit-elle en se dépêchant de retourner à son bureau tandis que le téléphone sonne.
Je lui fais un petit signe pour la remercier et pénètre dans mon nouveau bureau avec la salle de soin attenante. Je marque une pause dans l’embrasure de la porte et me délecte de la propreté de l’endroit. Les murs ont été récemment remis en blanc, le bureau dans le coin paraît neuf et résistant, l’étagère est vide, mais propre. Ce n’est pas aussi luxueux que mon bureau chez les Coyotes, et pourtant, je l’aime encore plus. Parce qu’il est à moi. Un espace qui ne me rappelle en rien Avery Callaway.
Affichant un sourire, je fais un pas à l’intérieur, sors quelques affaires personnelles de mon sac et allume mon ordinateur portable au milieu du bureau. Je jette un œil à la salle de soins, remarque le matériel fourni et prends note de ce dont j’aurai besoin par la suite. À 9 h 50, je cours aux toilettes et remplis ma bouteille d’eau, déterminée à me tenir prête pour ma première séance avec Devon Hardt. Après la façon dont je l’ai bousculé hier soir, il faut que je redouble de professionnalisme si je veux donner le ton à notre collaboration.
Je le sens au moment où sa large carrure forme une ombre sur la porte. Un coup de poing sur l’embrasure me fait pivoter sur ma chaise. Me retrouver nez à nez avec l’un des plus grands joueurs de hockey de notre époque m’impressionne l’espace d’un instant. À nouveau.
Non pas parce que Devon Hardt est canon, ce qu’il est sans hésitation, mais parce que c’est un adversaire féroce, intrépide et redoutable. Il est l’Avery Callaway du hockey. Je grimace quand Avery me traverse l’esprit. Pas parce qu’il me manque, mais parce que ma vie et la fille que j’étais quand nous étions ensemble, me manquent. J’avais confiance en moi, certaine du chemin que j’empruntais, certaine de mon avenir. Perdre mes parents m’a dévastée, mais perdre Avery m’a donné l’impression que plus jamais je ne retrouverais de stabilité. Ça m’a poussée à remettre mon jugement en question – comment ne me suis-je pas rendu compte qu’il me trompait ? Comment ai-je manqué tant de signes ? Était-ce de l’ignorance délibérée ou étais-je réellement à ce point détachée de la réalité ?
Mais je ne veux pas penser à lui aujourd’hui ; je ne vais pas les emporter lui et ses conneries négatives dans mon nouvel espace. Je bloque mes pensées et me mets debout, tendant une main en allant à la rencontre de Devon à l’entrée.
— Salut, je suis Mila. C’est un plaisir de te rencontrer officiellement sans tomber la tête la première et sans faire couler de la sauce partout, déclaré-je en lui souriant. J’ai hâte de travailler avec toi pour consolider cette épaule.
Il me fixe pendant un peu trop longtemps avant de baisser le regard sur ma main. Ensuite, il plonge le regard derrière mon épaule, balayant lentement la pièce derrière moi, à la recherche de – quoi ? Un beau diplôme sur le mur ?
J’ai obtenu mon diplôme avec mention très bien à l’Université de Pittsburgh.
La mâchoire de Devon se contracte et lentement, si lentement que c’en est étrange, il me serre la main.
— Devon Hardt.
— C’est ça.
Je ne peux pas empêcher le ton sarcastique de ma réponse. Va-t-il prétendre que notre rencontre gênante d’hier ne s’est jamais déroulée ? Je me tourne et lui indique la salle de soins et la table.
— Mettons-nous au travail.
Je l’entends me suivre et je suis parfaitement consciente de son regard sur mon dos. Il me pousse à me tenir plus droite, les clavicules rapprochées. Oh, j’espère qu’il ne me mate pas les fesses. Je rougis à cette idée. Arrête de penser, Mila. Fais simplement ton job.
Quand nous sommes dans la salle, Devon s’assied sur la table basse, sa taille lui permettant de garder les pieds bien à plat au sol. Il me décoche un regard impatient et presque ennuyé et ma gorge s’assèche. Ses yeux, d’un bleu roi profond, réagissent à ce qu’il semble avoir lu en moi et la fossette de son menton s’intensifie à mesure qu’il contracte la mâchoire.
Je m’éclaircis la gorge, les paumes de plus en plus moites.
— Pourquoi ne me parlerais-tu pas de ta blessure ?
Il ricane.
— Sérieusement ?
Je grimace. Comment est-ce possible que je sois déjà en train de tout gâcher ? Les Coyotes n’auraient jamais dû me demander de me retirer uniquement parce qu’Avery n’a pas réussi à la garder dans son froc. Qu’ils aillent se faire voir ; je suis douée dans ce que je fais.
Rassemblant mes esprits, je prends place sur un tabouret et hausse un sourcil.
— Sérieusement. Je n’ai pas besoin que tu me parles du coup ; j’ai besoin que tu me guides autour de ta douleur, des endroits qui te font encore mal, des opérations et de ta rééducation.
Devon soupire.
— C’est surtout la coiffe des rotateurs. Je n’ai plus la même étendue de mouvement ou de force, ce qui affaiblit mes tirs. La douleur a tendance à se regrouper ici, dit-il, en enfonçant trois doigts à l’endroit où son épaule se connecte avec sa poitrine, surtout après un entraînement intense.
Je hoche la tête en prenant des notes pendant qu’il continue à réciter les douleurs de son épaule. Quand je suis satisfaite de mes notes, je dépose mon carnet et me mets debout.
— Tu permets ? demandé-je en faisant un pas à côté de lui.
Il opine du chef en pinçant les lèvres tandis que je le touche le long de son épaule. Quand j’appuie sur une zone problématique, son expression se durcit, mais il n’émet aucun bruit. Je continue de tester son épaule et le muscle qui l’entoure, gardant toujours un œil sur ses expressions pour avoir une idée du cœur du problème.
— Que penses-tu de Knoxville ? demandé-je.
— Ça va.
— Eh bien, je suis d’ici si tu as besoin d’aide pour t’y retrouver en ville ou…
Je laisse ma phrase en suspens, inquiète qu’il prenne ma gentillesse pour de la drague.
— Je n’appellerais pas ça une ville, soupire-t-il.
D’accord. Donc, il ne fait pas trop dans les conversations amicales. C’est plutôt un abruti arrogant. Compris.
— Tu t’es bien installé ? essayé-je encore, cherchant un sujet plus sûr.
Il hausse les épaules.
— Je suis sur l’avenue des Vipères.
— Oh, il y a un super restaurant de grillade près de chez toi. Au coin des Vipères et de la Pointe. Leurs côtelettes sont fantastiques.
Il grogne. Grogne.
— Pouvons-nous essayer de bouger ton bras comme ça ?
Je fais un pas en arrière pour lui montrer un mouvement de rotation avec mon bras.
Il hoche la tête et commence à bouger le sien. Pendant ce temps, j’appuie sur son épaule et autour de son aisselle. Il halète un juron qui colore l’air.
— Respire, dis-je doucement, voulant l’assister dans le processus, voulant gagner un peu de sa confiance. Tu t’en sors très bien.
Il arrache son bras de ma prise, les lèvres pincées. Il me lance un regard furieux, dur et indéchiffrable.
Mon estomac chute. Travailler avec Devon sera un défi encore plus difficile à relever que je le pensais.