Chapitre 2 : Damien
Tandis qu’un vif juron déchire l’air, je m’avance vers le bord de mon balcon. Un filet d’effroi descend le long de mon échine quand j’entends le cœur brisé résonner dans la voix de cette personne qui hurle, envoyant valser le calme que je ressentais plus tôt et me mettant sur les nerfs.
Je fronce les sourcils quand je remarque ma voisine, aussi attirante qu’un péché, juste en bas. Haylee, Harlow… Son prénom ressemble à quelque chose comme. Excentrique, mais fort.
Harper.
À cet instant, Harper respire lourdement, la tête baissée, tandis que du vin déborde de son verre.
J’avale une gorgée de mon scotch et me penche par-dessus ma rambarde pour observer la petite brunette dont les épaules sont secouées par la colère et par autre chose… quelque chose qui me serre douloureusement la poitrine.
Mon frère, Charlie, a vécu des moments de désespoirs intenses, encore plus depuis sa séparation avec sa fiancée, et ça fait toujours mal de voir quelqu’un souffrir.
Elle laisse échapper un nouveau soupir frissonnant.
— Merde, merde, merde, sort de sa bouche telle une incantation, ou une supplication.
Je m’éclaircis la gorge.
Son corps se fige et lentement, elle lève les yeux sur moi. Des yeux d’un bleu étincelant, comme la partie la plus brûlante d’une flamme, qui flamboient avant qu’elle ne les ferme. Ses joues rougissent.
— Qu’est-ce que tu as entendu exactement ?
Je soupire et mon inquiétude se dissipe face à l’insolence dans sa voix.
— La partie putain de bordel de merde ou la partie merde, merde, merde ?
Elle jure à nouveau.
Mon sourire en coin redouble d’éclat.
— Tout va bien ?
Elle ouvre les yeux.
— À ton avis ?
Je la regarde fixement. Son regard est féroce, ses cheveux sont tirés sur le haut de sa tête en une queue de cheval qui me rappelle les cheerleaders du lycée. Elle est vêtue d’un t-shirt ample, d’un legging simple et pourtant, c’est un dix sur dix. Même un quinze.
J’agite mon scotch dont l’unique glaçon cliquette contre le verre.
Mon équipe de hockey, les Thunderbolts, ne s’est pas qualifiée pour le second tour des play-offs. Demain, je n’ai pas entraînement. Ni de séance de muscu obligatoire. Rien à faire, à part sortir et profiter des deux mois d’été.
Bien que j’évite généralement les drames féminins, Harper, une femme que j’ai baisée des yeux durant une bonne partie de l’année passée, semble plus attirante qu’agaçante. C’est carrément quelqu’un avec qui je pourrais passer du temps et dont j’apprécierais la présence. Me perdre dans l’instant ou me perdre en elle.
— Je pense que tu devrais monter boire un verre.
Ses yeux s’écarquillent, ses lèvres s’entrouvrent. L’anneau de son nez, un bijou couleur bleu ciel, scintille au clair de lune.
Je pouffe. J’adore le fait de l’avoir surprise.
Elle se mord la lèvre et mon rire s’estompe parce que, putain ce qu’elle est canon.
— Je suis sur le point de finir une bouteille de vin, admet-elle lentement.
— Emporte la bouteille avec toi.
Je hausse un sourcil. Va-t-elle accepter ou décliner ?
Elle penche la tête sur le côté, comme pour me déchiffrer.
— Donne-moi cinq minutes.
— À dans cinq minutes, alors, acquiescé-je. Le code c’est 2413.
Je lui donne le code de l’ascenseur puisque je vis dans le penthouse.
J’attends qu’elle retourne dans son appartement avant de regagner le mien pour le ranger autant que je le peux. Je balance de la vaisselle sale dans le lave-vaisselle. Je glisse des vêtements sales dans le panier à linge. J’arrange les coussins décoratifs ridicules que la petite amie de mon coéquipier, Maisy Stratford, a achetés pour embellir l’espace de vie. J’ai peut-être râlé quand elle s’est pointée avec ça, mais elle avait raison. Les filles apprécient les touches chaleureuses.
L’ascenseur émet un ding et la porte s’ouvre.
Je me retourne pour découvrir une Harper avec une bouteille de vin rouge dans une main et deux plats à emporter dans l’autre.
— Tu n’étais pas obligée d’apporter à manger, dis-je en m’avançant vers elle pour lui débarrasser les récipients des mains.
— Je suis toujours en plein dîner.
Elle dépose la bouteille de vin sur le plan de travail de ma cuisine et analyse mon appartement.
— Pas mal la piaule.
— Merci, ricané-je devant sa façon de feindre la décontraction.
Ou peut-être qu’elle n’est pas impressionnée du tout, ce qui fait que je l’apprécie encore plus.
Étant un joueur de la NHL, héritier du Connecticut, vivant dans un penthouse, la plupart des femmes veulent me fréquenter pour l’originalité de ma profession ou pour ma sécurité financière évidente. Mais cette femme semble trop perdue dans ses propres pensées pour s’intéresser à moi.
— Moi, c’est Harper.
Elle me tend une main.
— Harper Henderson.
— J’aime bien l’allitération, je réponds en lui serrant la main.
Elle lève les yeux au ciel. Je souris.
— Damien Barnes.
— Contente de faire ta connaissance. Officiellement.
— Oui, acquiescé-je en contournant l’îlot de la cuisine pour lui servir un verre de vin et remplir mon scotch. Tu as emménagé il y a un an, c’est ça ?
— Ça fera un an le mois prochain.
Elle se hisse sur un tabouret et ouvre les barquettes du repas. On a des croquettes de piment, des nachos et du fromage.
Je dépose le verre de vin devant elle.
— C’est ça un dîner ?
— Pour ce soir, oui.
— Dure journée ?
Elle hausse une épaule et mord dans un nacho.
— On peut dire ça comme ça.
Il est clair qu’elle ne veut pas en parler et qu’avec une autre, je n’insisterais pas. Mais il y a quelque chose chez Harper Henderson qui m’intrigue.
— Un truc au boulot ?
Elle me lance un regard presque de travers.
— Des conneries personnelles.
— Dans le genre relationnel ? insisté-je.
Je m’autorise un nacho puisque la saison est terminée et que je peux ingurgiter toutes les saloperies que j’évite habituellement.
Elle soupire.
— Ma soirée des anciens du lycée après dix ans a lieu dans deux semaines.
— Oh.
Je mâche et m’étouffe presque tant le piment est fort.
Harper lève les yeux au ciel de nouveau et glisse de son tabouret pour me contourner et parcourir ma cuisine comme si elle était déjà venue ici – merde, est-ce que c’est le cas ? Non, je m’en souviendrais si elle s’était pointée à l’une de mes soirées. Elle me tend un verre d’eau.
— Merci, bafouillé-je avant de boire. Tu détestais le lycée ?
J’émets cette supposition une fois ma toux sous contrôle. Elle ne semble pas faire partie de ces personnes. Elle ressemble plutôt à ces filles qui régnaient dans les couloirs, mais… peut-être que je me trompe à son sujet ?
— Non, j’ai adoré, admet-elle avec nostalgie.
Je hausse les sourcils.
Ses yeux à elle pétillent.
— Tu n’abandonnes jamais, c’est ça ?
— Jamais, je réponds en souriant.
Elle secoue la tête, mais un petit sourire se dessine sur ses lèvres.
— Mon petit ami, celui avec qui je suis sortie durant toutes mes années de lycée et avec qui je pensais me marier, putain même toute la ville pensait organiser notre mariage depuis que nous avions genre douze ans…
— Ce gars, acquiescé-je en hochant la tête, sachant exactement de qui elle parle. Le gamin exceptionnel, le chouchou que toutes les filles veulent sauter et que tous les garçons veulent imiter. Cela me fait penser à mon frère Charlie. Du moins, cette version de lui avant que sa relation n’explose et qu’il fasse beaucoup trop la fête. Il pourrait encore s’en sortir, mais s’il continue à ce rythme, il finira par perdre bien plus que son ex-fiancée et sa position dans l'entreprise de papa.
— Il m’a trompée avec ma meilleure amie d’enfance quand je suis partie un semestre à l’étranger…
— Meeeeerde.
— Et ensuite, il lui a demandé de l’épouser.
— Putain.
Je l’observe et déteste les traits douloureux qu’affiche son expression.
Harper soupire.
— Ils ont annulé le mariage. Cela fait des années et pourtant… Je ne veux pas les voir. Je n’ai pas non plus envie de faire face à tous les autres de ma classe quand ils me fixeront du regard et attendront ma réaction. Est-ce que j’enlace Anne pour lui dire bonjour ? Est-ce que j’ignore Sean ? Est-ce que je leur pose des questions sur leur vie privée ?
— Ben… n’y va pas, proposé-je.
Elle claque des doigts en m’indiquant tout en buvant une gorgée de son vin. Son coude retombe sur le plan de travail et je me retiens de rire. Harper Henderson est pompette et c’est plutôt mignon.
— Exactement. J’étais sur le point de refuser, mais ma mère…
Je raille déjà.
— Elle a confirmé pour moi.
— Ta mère devrait rencontrer la mienne, répliqué-je avec compassion avant de boire mon scotch.
Harper ricane.
— Oui, eh ben elle a confirmé ma présence à la mère d’Anna et a inclus que je serai accompagnée d’un imaginaire cavalier que je dois me sortir du cul comme une foutue magicienne.
Elle vide son verre.
Je penche la tête sur le côté pour lui mater les fesses.
— Ton cul est plutôt sympa.
Elle rit, les yeux brillants. Je me redresse quand son rire me frappe violemment. C’est un rire fort, légèrement essoufflé et j’ai déjà envie de l’entendre de nouveau. Je m’éclaircis la gorge.
— C’est trop la merde, affirmé-je.
Je me sens mal pour Harper parce qu’elle semble tellement stressée et sincèrement inquiète à l’idée d’arriver à cette soirée tout court, sans parler d’y aller seule.
Elle s’avance pour remplir son verre, mais la bouteille est vide. Alors, j’en ouvre une nouvelle, lui tendant un verre rempli.
— La soirée se passe ici, à Knoxville ?
— Merci, dit-elle en acceptant le vin. Oui, j’ai grandi à environ vingt minutes d’ici. Ils étaient censés organiser cela dans le bas de la ville, à l’hôtel le Majestic…
— Chic.
Elle me décoche un sourire en coin.
— Mais il y a tellement de gens qui viennent de partout pour revoir notre école qu’ils le font dans mon vieux lycée. Comme pour le bal de la rentrée et le bal de promo.
La mélancolie prend place sur son visage.
— Un genre de retour vers le passé.
Je laisse tomber mes coudes sur l’îlot, imprégnant son espace personnel.
Harper relève le regard, ses yeux capturent les miens, mais elle ne recule pas. Elle attend, et Seigneur, j’adore ça. Son brasier, son défi, elle.
— Tu devrais m’inviter.
Ses yeux s’écarquillent, incrédules, avant qu’elle n’explose de rire.
— Quoi ?
— Je serai ton cavalier.
Je fourre un nacho au fromage dans ma bouche avant de me rapprocher encore, attiré par ses lèvres somptueuses, par l’odeur de sa peau. Coco et soleil.
Elle plisse le regard vers moi, glissant plus près pour que nos visages ne soient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre.
— Sérieusement ?
Sa voix semble essoufflée, mêlée à de l’incrédulité et à une sorte d’espoir réprimé, et j’en ai le cœur brisé pour elle.
C’est la dernière femme qui mérite d’être publiquement humiliée d’être tombée amoureuse du mauvais gars. Un gars qui ne la mérite clairement pas.
— Sérieusement, dis-je en m’engageant à participer à cet événement.
Qu’ai-je à perdre ? C’est le genre de chose que j’ai faite par le passé pour des amis ou les petites sœurs de mes coéquipiers ou encore mes cousines. Je suis un cavalier exceptionnel et je l’ai prouvé lors d’innombrables mariages, de quelques galas de charité et une fois à un enterrement.
Harper brandit une main et m’agrippe le t-shirt. Elle m’attire par-dessus le plan de travail et je trébuche, pris de court. La surprise s’empare de moi tandis que sa bouche atterrit sur la mienne.
J’attrape le haut de son bras pour ne pas m’effondrer à plat. Un signal d’avertissement clignote dans ma tête : elle est vulnérable, pompette et bouleversée, mais ensuite sa langue glisse entre mes lèvres que j’entrouvre et je me retrouve emporté dans ce baiser plus rapidement que je ne me suis porté volontaire pour l’accompagner.
Elle m’embrasse langoureusement et je me déplace, posant une main sur sa joue pour pencher son visage. Je contourne l’îlot et elle pivote vers moi, écartant les cuisses afin que je me glisse entre elles. Elle ne rompt pas le contact et moi non plus. Au contraire, je savoure ses lèvres, ce baiser.
Harper m’entraîne dans ses profondeurs. Elle est à la fois douce et rude, délicate et féroce. Elle est enivrante et déroutante. Captivante et compliquée.
Elle s’écarte et je la libère, laissant ma main glisser le long de son bras jusqu’à ce que je m’accroche à son poignet.
— Tu peux toujours revenir sur ta décision, propose-t-elle.
Et je pouffe. Ce rire nous surprend tous les deux parce qu’il est tellement sincère.
— Je ne changerai pas d’avis, Harper.
— Mais, commence-t-elle en fronçant les sourcils, tu y gagnes quoi, toi ?
Ses joues s’enflamment à l’instant où les mots quittent sa bouche, puis elle baisse le regard.
Instantanément, je me sens comme un connard. Je relâche son poignet et m’éloigne de quelques pas, la main agrippée à ma nuque.
— Écoute, ce baiser était torride, mais nous ne sommes plus obligés de nous embrasser ou de nous toucher. Je viens parce que… nous sommes voisins.
Elle hausse un sourcil, comme si elle ne me croyait pas.
— Et que je suis un Bon Samaritain, poursuis-je.
Elle affiche un sourire narquois.
— Cela fait presque un an que je te mate.
Elle plisse les paupières.
— Et pourtant, tu n’as rien entrepris.
Je ricane encore. Bon sang, cette femme est surprenante. Rafraîchissante.
— Ça, c’est à cause de mon boulot. Et… de ta proximité, j’admets.
Je me concentre tout le temps sur le hockey. Je ne donne que dans les coups d’un soir et coucher avec une femme qui vit à l’étage sous le mien est le genre de scandale que j’ai appris à éviter.
— Écoute, je suis libre pour les deux prochains mois. La plupart de mes coéquipiers retournent chez eux pour l’été et…
— Tes coéquipiers ?
Sérieusement ? Je me mords la langue avant de le prononcer tout haut.
— Je joue au hockey.
Elle me fixe, le regard vide.
Je ris à nouveau. Qui est cette nana ?
— Pour les Thunderbolts.
Quand elle comprend, elle glousse en secouant la tête.
— Ah oui ?
— Ailier gauche.
— Waouh, je, euh, je ne savais pas.
Elle penche la tête sur le côté, ses yeux rivés aux miens.
— Tu es sûr de vouloir te pointer à une soirée des anciens du lycée avec moi ? Les gens vont parler.
Je hausse les épaules.
— Je n’en ai pas grand-chose à faire de ce que les gens pensent.
— J’aimerais tellement être comme toi, déclare-t-elle d’une voix trahissant légèrement sa douleur.
— Je pense que tu es plutôt géniale comme tu es.
— Tu ne me connais pas vraiment.
— Non, concédé-je. Mais j’ai deux semaines pour en apprendre le plus possible.
— Si nous faisons ça, que l’on va à la soirée ensemble, je ne veux pas que tu te sentes mal à l’aise ou obligé ou…
— Je serai le meilleur faux petit ami que tu aies jamais eu, je lui promets en me surpassant pour lui prouver – quoi ? Qu’elle mérite mieux ? Plus que ce qu’elle a eu par le passé ?
Je réduis l’espace entre nous et laisse tomber ma main sur son genou.
— Écoute, je ne sors jamais avec personne. Je n’ai pas de gros problèmes dans ma vie. Je ne veux pas de petite amie. Les mecs dans mon équipe, et leurs copines te diront que c’est sympa de traîner avec moi. Je ne vais pas retourner mille fois la question dans ma tête. Tu as besoin d’un cavalier, et je peux jouer ce rôle pour toi. Je peux déjà te dire que l’on va bien s’amuser. Ça va être une super soirée et, je marque une pause en haussant les épaules, au pire, nous sommes des voisins qui pourraient devenir amis.
J’indique le balcon du doigt.
— Je te vois boire sur ton balcon chaque fois que je bois sur le mien.
— On pourrait être des copains de beuverie, suppose-t-elle avec un léger sourire sur le visage.
— On pourrait être quelque chose, Harper.
— En commençant par un faux couple.
Elle se mordille à nouveau la lèvre.
Je lui lève mon scotch.
— On va devenir le couple modèle.
Elle ricane et cogne son verre contre le mien.
— D’accord, faisons ça. Merci, Damien.
Je souris, me délectant de la résonance de mon nom dans sa bouche. Me délectant de son regard sur moi, de l’admiration plutôt que de l’adoration.
— Trinquons aux soirées des anciens, dis-je en faisant basculer mon verre.
Harper s’esclaffe encore et cela sonne comme la musique la plus douce que j’ai entendue depuis longtemps.