Chapitre 2 : Céline
— Ta tourte au poulet est un rêve éveillé, dis-je à grand-mère en me servant une nouvelle part.
Mon entraînement va me tuer demain matin, mais là tout de suite, je m’en fiche.
Le fait d’être assise à la table de grand-mère, bercée dans une odeur de cannelle et de pot-pourri, dégustant un repas chaud m’emplit de nostalgie. J’étais là en avril pour célébrer le quatre-vingt-dixième anniversaire de grand-mère, mais la journée avait été chargée et la maison débordait de membres de la famille et d’amis.
Là, il fait calme, c’est paisible et simple. C’est réconfortant. Tout comme dans mes souvenirs.
Beau émet un bruit et je relève le regard. C’est un rire étouffé qui détonne avec son regard plissé et acéré. Je plisse mes paupières à mon tour dans l’attente qu’il développe.
— La tourte de grand-mère ? Céline, tu manges dans des restaurants sophistiqués et étoilés au guide Michelin, me rappelle-t-il comme si je l’avais oublié. Comme si je n’avais pas travaillé comme une dingue pour manger dans des restaurants comme ceux-là, pour finir par me rendre compte que certaines choses, pour la plupart, ont un meilleur goût quand elles sont partagées avec des personnes que l’on aime.
C’est malheureusement une leçon que j’ai apprise trop tard.
Au lieu de lui répondre, je mords de nouveau dans ma tourte. Béa baisse la tête alors que Cole, son petit ami hockeyeur, décoche un regard d’avertissement à Beau. Grand-mère, qui n’en a rien à battre, balance une tape sur l’arrière de la tête de son petit-fils.
— Aïe, grimace-t-il.
— C’est tout ce que tu as à dire ? l’interroge-t-elle avec une voix ferme.
Un autre élément dont je me souviens. Je me mets à sourire.
Beau me regarde droit dans les yeux et mon sourire meurt sur mes lèvres. Parce qu’il me regarde comme s’il ne pouvait pas me supporter. Comme s’il détestait de me voir assise là, dans la maison de sa famille alors qu’il fut un temps où c’était comme chez moi aussi.
— Pardonne-moi, Céline, déclare Beau pour s’excuser.
Je baisse une fois la tête pour accepter. Il avale la dernière bouchée de son assiette et s’en empare pour se reculer de la table.
La tension irradie des épaules de Beau. Il ne veut pas que je sois là, il n’aime pas me voir dans son espace. Est-ce parce que c’est trop douloureux pour lui de repenser au passé ? Ou est-ce parce qu’il ne veut pas que je fasse partie de son présent ? Peut-être les deux. Cette idée m’attriste.
Même avec sa posture rigide et son langage corporel distant, il est beau. Barrez ça ; il est magnifique. Avec une infinité d’émojis flamme. Ses épaules, tendues par une colère qu’il aimerait me balancer, sont larges, ses biceps étirent le tissu de son T-shirt. Après des années dans l’armée, suivi par son entraînement de hockey, Beau Turner est dans la meilleure forme de sa vie.
Quand il bouge, son énergie me trouble. Le côté gamin de son sourire en coin s’est endurci en une mine masculine renfrognée. L’éclat jovial de ses yeux bleu ardoise s’est assombri pour n’être plus qu’une obscurité hantée. Beau a vieilli, mais il a également changé d’une façon que je ne comprendrai jamais. Sans compter notre rencontre à l’anniversaire de grand-mère, nous n’avions pas reparlé depuis cette horrible journée où il était venu me faire une surprise à Los Angeles.
C’était le jour où j’avais eu ma grosse pause. Professionnellement, c’était le jour national de la licorne.
Personnellement, ce fut le jour où j’ai brisé mon propre cœur. Bien que je ne le susse pas encore à ce moment-là. Je ne l’ai pleinement réalisé que des années plus tard, jusqu’à des instants comme celui-ci. Quand la nostalgie de mon adolescence s’enroule autour de moi tel du lierre, et je ne sais pas si je devrais me laisser emporter par sa prise ou tenter de m’en libérer.
Beau se raidit quand grand-mère serre sa prise. Lorsqu’elle est certaine qu’il ne se sauvera pas, elle termine de manger.
— Ça prend combien de temps de tourner un film ? demande Cole, prévenant et empathique, pour attirer l’attention sur autre chose.
Béa lui décoche un sourire reconnaissant et je profite du moment pour admirer ce premier amour devant moi. Béa est comme une petite sœur pour moi et être témoin de son bonheur, avec un gars génial, me réjouit.
— Trois à quatre mois. J’imagine rester jusqu’à la fin de l’année, dis-je.
— C’est pas bizarre d’être de retour ? l’interroge Cole.
— Un peu, admets-je en riant.
Je dépose ma fourchette et m’adosse à la chaise en prenant mon verre de vin. J’en bois une longue gorgée.
— Je suis nostalgique. De bien des façons. On dirait que toute ma vie est différente maintenant, mais en revenant à la maison, j’ai l’impression que rien n’a changé.
— En effet, rien n’a changé par ici, marmonne Beau.
Cole et Béa l’ignorent.
— Où est-ce que tu dors ? demande Béa.
Beau braque les pupilles sur moi quand il entend sa question. Je sens qu’il fixe mon profil, mais je ne lui donne pas la satisfaction de croiser son regard.
Il raille.
— Tu peux nous dire si tu dors au penthouse du Majestic ou quoi. On ne va pas te juger. Enfin, pas trop.
Grand-mère soupire.
J’affiche un sourire en coin.
— En fait, je dors sur Hartzel Lane.
Béa fronce les sourcils.
— Dans les bois ?
— Pratiquement, je réponds en ricanant. C’est si calme là-bas. C’est…
— Au milieu de nulle part, intervient à nouveau Beau, la mâchoire serrée. Quel logement as-tu loué ? Il n’y en a pas beaucoup. Pourquoi est-ce que tu ne dors pas chez tes parents si tu ne loges pas à l’hôtel ?
— Maman et papa ont déménagé il y a quelques années, dis-je en me demandant comment se fait-il qu’il ne le sache pas.
Le fait de prendre conscience qu’il a essayé par tous les moyens de ne pas entendre parler de moi, qu’il ne sache même pas que ma famille ait quitté le Tennessee me blesse profondément. Cela ne devrait pas, mais c’est le cas.
L’expression de Beau est déformée par la surprise et c’est satisfaisant de savoir que je l’ai surpris d’une certaine manière.
— Pour aller où ?
— En Californie. Pasadena, pas très loin de moi.
— Et Marisa et Louis ? m’interroge-t-il sur mon frère et ma sœur.
— Marisa est à l’université, au Texas. Louis va bientôt être papa.
Je souris en le disant. J’ai si hâte de devenir tante.
— Sa femme et lui sont dans l’Oregon.
Beau secoue la tête comme pour ignorer sa surprise.
— Donc, il n’y a plus personne ici.
— Non.
— Et tu voulais quand même venir tourner un film ici ?
— Je suis là, non ? rétorqué-je.
Il se tait d’un coup et détourne le regard, apparemment mon culot ne lui plaît pas. Ce n’est pas grave, je n’aime pas non plus son comportement.
— Est-ce que ton logement est… bien ? tente de demander Cole pour changer de sujet. C’est sécurisé ?
J’agite une main.
— Oui, c’est sympa. Je n’y ai pas encore passé beaucoup de temps. J’y ai déposé mes sacs et suis venue ici pour dîner.
Les yeux de Beau se plissent encore.
— Tu as atterri aujourd’hui ?
J’opine du chef.
— C’est quelle propriété ? demande-t-il.
— La vieille bâtisse des Klinger. Tu t’en souviens ?
Beau garde un visage neutre. Il y a longtemps, quelques jeunes de notre classe avaient organisé un feu de camp dans la vieille maison des Klinger. Beau et moi avions couché ensemble dans leur grange.
— La vieille maison des Klinger…
— C’est si paisible là-bas, souffle Béa en y repensant.
— C’est vrai. Je pensais que ce serait sympa de changer de décor, de changer de rythme. Boire son café le matin au calme avec le chant des oiseaux, expliqué-je.
Beau soupire longuement comme si à lui tout seul il maintenait l’humanité en vie.
— C’est au milieu de nulle part. Et si tu as des paparazzis ou des harceleurs qui te poursuivent pour des autographes ou des photos ou autres choses ?
Je hausse un sourcil, surprise que ce soit à ça qu’il pense en premier. Mais c’est vrai, c’est dans sa nature d’être prudent, de s’inquiéter.
— Mon équipe de sécurité commence lundi.
— Et jusque-là ? insiste-t-il.
Je souris.
— Je pense que quelques jours ne devraient pas poser de problème. Je suis à la maison, après tout.
J’indique Béa du menton.
— Je pourrais même faire la folle et acheter une voiture le temps que je suis ici. Ma toute première, ajouté-je avec une hâte qui fait naître des bulles de vertige en moi.
J’ai attendu si longtemps pour m’acheter ma propre voiture. J’ai déjà eu des voitures auparavant, ce n’est pas ça. J’ai acheté de nouvelles voitures à maman et papa il y a plusieurs années et l’on m’a offert quelques voitures aussi.
Mais je ne suis jamais entrée dans un concessionnaire pour acheter une voiture que je conduirais moi-même. À Los Angeles, j’ai un conducteur. Ces dernières années, j’y étais rarement tellement j’étais en tournage, surtout en Estonie pour filmer la série fantastique Midnight Moon qui a fait décoller ma carrière.
Là, j’ai un conducteur en attente. Cela dépendra de ce que l’équipe de sécurité décidera la semaine prochaine, c’est peut-être ma chance de conduire seule comme une personne normale.
Cole secoue la tête avec regret.
— Tu as ton permis ?
— Oui ! m’exclamé-je en tapant sur la table. Mais je n’ai plus conduit seule depuis des années. J’ai hâte de… retrouver la normalité de tout ça.
— Nous choisirions tous le conducteur à ta place, ironise Beau.
Je l’ignore.
— Comment es-tu venue ici ce soir ? demande-t-il après une seconde.
Je lève les yeux au ciel.
— Le conducteur.
Grand-mère s’esclaffe.
Je souris à mon tour, tellement heureuse d’être à la maison.
Elle me prend la main et la serre.
Je serre la sienne en retour, reconnaissante.
— Ça fait du bien d’être de retour chez moi, grand-mère.
— Ça fait du bien de te voir, ma chérie.
À la fin d’une longue journée, j’avais besoin d’un refuge, d’une part de normalité qui manque à ma vie depuis bien trop longtemps. J’ai besoin de… d’être chez moi. Voilà pourquoi je loue la maison des Klinger, loin de l’attraction de Knoxville, loin du bruit et des caméras et des hordes de personnes.
Je voulais une part de paix ; à la place, j’ai Beau Turner qui me dévisage comme si j’avais mangé le dernier morceau de la tarte au babeurre d’Annabelle’s.
Béa et Cole se relèvent et commencent à débarrasser nos assiettes. Je me redresse pour les aider, mais la main de grand-mère se pose sur mon bras pour m’en empêcher.
— Je reviens avec la tarte et le café, annonce-t-elle, catégorique.
Je me rassois et laisse grand-mère suivre Béa et Cole dans la cuisine.
Lorsqu’il ne reste plus que Beau et moi dans la salle à manger, Beau s’adosse à sa chaise. Il entrelace ses doigts, ses mains sont posées sur la table. Il m’observe intensément.
— Tu ne te sens pas chez toi à Los Angeles ?
Je soupire et me demande où est-ce qu’il va avec ce genre de question. Qu’est-ce qu’il veut que je lui dise ? Que je me sens seule, que je pense toujours à lui, que je regrette ne pas m’être investie dans notre relation tout comme il le faisait quand j’en avais encore la chance ?
— Qu’est-ce que tu fais ici, Céline ? Pourquoi es-tu revenue ?
Ses paroles me frappent comme si j’avais reçu un vrai coup. Je vide mon verre de vin.
— Je peux être nominée aux Oscars pour ce film, dis-je tout bas.
La déception colore ses iris et je comprends que ce n’était pas la bonne chose à dire. Mon estomac se noue, la culpabilité, la pression et la frustration contre moi me consument.
— Alors, ce n’est que pour le travail, remarque Beau.
Je hausse un sourcil.
— Tu voudrais que ce soit pour autre chose ?
Il me regarde de travers, sa bouche se tord. J’attends qu’il poursuive, j’espère silencieusement qu’il me donnera matière pour agir – mais quoi ? Beau s’éclaircit la gorge.
— Pas du tout, dit-il avec une certitude qui transperce ma fine bravoure de fille coriace.
Je baisse la tête et étudie la nappe brodée.
— Les choses ont changé, ajoute-t-il sans animosité.
Je hoche la tête.
— Et voilà la tarte ! annonce Béa en installant plusieurs petites assiettes.
Elle dépose une part devant moi.
— Merci d’en avoir apporté. C’est ma préférée.
Je me force à sourire, ça me fait mal aux joues.
— Je sais.
Je me saisis de ma fourchette et prends une bouchée. Mes yeux se ferment quand le goût délicieux et somptueux, semblable à celui d’un dimanche matin à l’époque où papa lisait le journal et maman préparait le café, glisse sur ma langue.
Grand-mère apparaît avec le café.
— Merci, grand-mère.
— Tu sais, tu es la bienvenue si tu veux rester ici, propose-t-elle. J’adorerais avoir une coloc.
— Hé ! s’exclame Béa en agitant une main. Tu m’as moi.
— Pfff.
Grand-mère la congédie d’un geste de la main. Ses yeux voyagent entre Béa et Cole.
— Tu es une femme de la nuit, on le sait tous.
Béa rougit, ses joues et son cou prennent une teinte écarlate. Cole mord dans une pomme et le bruit craque dans le silence de la salle à manger. Beau pousse un juron.
Grand-mère lui donne une tape à l’arrière de sa tête.
— Pas à table.
— Pardon, grand-mère, murmure-t-il.
Je ricane et lui souris, car je sais que sa proposition est sincère. Cela me réchauffe tout l’intérieur de savoir que grand-mère a toujours une haute estime de moi bien que la relation entre Beau et moi n’ait pas fonctionné.
— Merci, grand-mère. Mais j’ai hâte de passer un peu de temps seule ici. Pour juste être.
Grand-mère m’étudie un long moment avant de me caresser la main pour me montrer qu’elle accepte.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, commence Cole, j’habite tout près et je suis assez manuel. Je pourrais…
— Je vais te ramener chez toi et vérifier si tout va bien dans la maison, le coupe Beau.
Béa dissimule son sourire en prenant une gorgée de café.
Grand-mère hoche la tête en guise d’approbation.
— Il reprend enfin ses esprits, murmure-t-elle.
— Ce ne sera pas nécessaire, dis-je. Je peux appeler…
— Oh, ne fais pas revenir ton conducteur jusqu’ici, me coupe grand-mère. Beau doit justement passer en face des Klinger pour rentrer chez lui.
— Exactement, acquiesce Beau en posant son regard sur moi, comme si c’était réglé.
Puis plus bas, il rajoute :
— Laisse-moi au moins venir voir, Céline. Pour m’assurer que tu es en sécurité.
C’est difficile de le contredire. Beau a toujours été très protecteur. Il a éduqué ses frères et sa sœur après le décès de ses parents, il a servi pour les Marines, il a toujours mis la sécurité et le bien-être des autres avant tout le reste.
Le fait que cela n’a pas changé me fait soupirer de soulagement.
— D’accord, acquiescé-je. Merci, Beau.
— Ne le remercie pas encore, dit grand-mère en me caressant la main. Cole est plus doué. Et d’une compagnie beaucoup plus agréable.
Béa glousse.
Cole lui fait un clin d’œil.
— Tu essaies de me flatter pour que j’accepte de t’accompagner à un autre cours de danse ?
— Est-ce que ça fonctionne ? l’interroge-t-elle.
Je m’esclaffe, cette famille me manque. Cet homme mélancolique assis en face de moi qui semble ne plus pouvoir me supporter un instant et qui laisserait tout tomber pour m’aider l’instant d’après me manque.
Mais le côté naturellement protecteur de Beau ne signifie pas qu’il éprouve toujours des sentiments pour moi. Il ne faut pas que j’interprète mal le fait qu’il veuille me ramener. Si ces dernières années sans lui m’ont appris quelque chose, c’est qu’il est vraiment rancunier.
Par le tranchant acier de ses iris, je comprends que cela ne changera pas de sitôt. Et je ferais mieux de m’en souvenir.