Chapitre 2 : Lola
Mon rythme cardiaque grimpe en flèche quand River Patton passe la porte.
— Tu es venu ! s’exclame Maisy avant de le prendre dans ses bras.
La mâchoire de mon père se tend et je tente de ne pas rire.
Papa croise mon regard et me scrute. Je lui souris et il soupire en s’agrippant la nuque, frustré.
Mon père adore sa fiancée, Maisy. Moi aussi. Elle est une bénédiction dans nos deux vies et notre famille. Mais cela l’agace qu’elle ait une simple amitié avec le joueur de son équipe qui l’insupporte le plus : River Patton.
Dieu merci, il ne sait pas que j’ai également un faible pour l’ailier droit. Sauf que mon béguin n’a rien à voir avec l’instinct maternel de Maisy.
J’ai un gros crush pour River qui est tout aussi gênant que palpitant. À cet instant, je suis troublée et ravie qu’il assiste au rassemblement de Noël des Bolts que papa et Maisy organisent avant que je parte pour Seattle.
— Qu’est-ce que je te sers à boire ? demande Maisy à River après lui avoir pris sa veste.
— Ne t’inquiète pas pour moi, dit-il, décontracté.
Il est plus à l’aise avec Maisy qu’il ne l’est avec la majorité de l’équipe. Moins renfermé.
— Je vais prendre une bière.
Il indique la cuisine de la main.
— Damien et Devon n’ont pas encore quitté l’îlot de la cuisine, lui indique Maisy en regardant les deux hommes qui se tiennent près de la nourriture dans la cuisine ouverte.
River ricane.
— Tu as des ribs, c’est ça ?
— Venues tout droit de chez Rib Shack, confirme-t-elle.
River s’approche de mon père et lui tend une main quand son regard se pose sur moi une seconde avant de se concentrer sur mon père.
— Comment ça va, Axel ?
— Très bien, répond papa.
Au regard de Maisy, il soupire.
— Et toi ?
Un sourire taquine les lèvres de River tandis que ses yeux retrouvent à nouveau les miens.
— Très bien.
Papa hoche la tête. River prend la direction de la cuisine. Maisy entame une conversation avec papa, Cole et Béa.
Je tente de reprendre le contrôle sur mes émotions erratiques. C’est idiot ; River Patton me voit comme une enfant, ainsi que tous les coéquipiers de mon père.
Cette pensée sonne faux. Il y a quelque chose avec River, je n’arrive simplement pas à l’identifier. Est-ce parce que nous avons pratiquement le même âge ? Ou parce que nous sommes les deux seuls célibataires aux événements des Bolts ces derniers temps ? Mais chaque fois que nous discutons, il y a une étincelle. Il y a un soupçon de désir et un frisson d’excitation qui n’existe pas quand Devon me demande si je compte déménager en Californie ou quand Cole me propose de nouveaux tickets d’entrée pour mes sœurs de la sororité.
Avec River, c’est simplement différent.
Je me pince les lèvres. Mon téléphone vibre dans la poche arrière de mon jean et je l’en sors.
Jas : Je suis désolée, bébé. On m’a rappelé au travail, donc je ne pourrai pas être de la partie aujourd’hui. On se voit ce soir ? Bizz
Mince. Si Jasmine ne vient pas, cela signifie que je vais finir par dormir chez papa ce soir puisque j’ai l’intention de boire du vin. Ça veut également dire que River et moi sommes les seules personnes célibataires de la fête. Non pas que ce soit hors norme, mais je manque toujours de confiance en moi avec lui. Ça aurait été sympa d’avoir ma meilleure amie pour jouer le tampon entre moi et l’univers de mon père. À savoir, son coéquipier grognon, énervé, et canon comme jamais.
Je m’oblige à me rendre à la cuisine pour pouvoir me prendre un verre de vin chaud. Je n’écouterai pas ce que River raconte parce que ce serait pathétique. Même si je rougis et je glousse en sa présence, je garde suffisamment de retenue pour ne pas me jeter à ses pieds.
Tandis que je me sers un verre de vin chaud, Devon et Damien sont rappelés dans le salon par leurs superbes petites copines, Mila et Harper.
— Vous devez mettre fin au débat, lance Mila.
Le rire de Harper est incontrôlable.
Devon et Damien ont l’air à moitié intrigués, à moitié effrayés quand ils s’éloignent des ribs.
— Je ne savais pas que tu serais là, commente River en s’appuyant contre l’îlot de la cuisine.
Il me dévisage le temps que je boive une gorgée de mon vin.
Ses mots me font rougir. Est-ce qu’il pense que je n’ai pas de vie sociale en dehors de celle de papa ?
— Mon père m’a obligée à venir, j’avoue en me pinçant les lèvres. Et Jasmine travaille aujourd’hui, donc il fait calme à l’appart.
— Aïe.
Il pose une main sur son cœur.
— Tu n’aimes pas traîner avec les Bolts ?
Je hausse les épaules.
Il affiche un sourire en coin.
— Et avec moi ?
Je rougis davantage cette fois. Je sais que River le remarque parce que son regard s’adoucit un tout petit peu. Ils sont presque aussi sombres que les miens, mais carrément plus durs, bordés d’une couleur acier que je n’ai pas.
Il penche la tête et me montre un peu de compassion.
— Quand prends-tu l’avion ?
— Demain soir.
Il hoche la tête et boit une gorgée de sa bière.
— Tu restes à Seattle toutes les vacances ?
— Non. Je serai de retour à temps pour le réveillon du Nouvel An.
River plisse les paupières et me demande silencieusement pourquoi.
— Ma sororité organise une énorme soirée du Nouvel An avec cette fratrie, donc…
— J’ai oublié que tu étais dans une sororité.
Je baisse la tête et scrute mon T-shirt basique et mon jean.
— Oui.
— Je ne voulais pas dire que…
— Jasmine m’a pressée, j’avoue.
Quand je croise son regard, il me fixe intensément et une petite ligne se creuse entre ses sourcils.
— Ça m’a fait du bien. Il y a seulement six autres filles dans mon programme de science informatique, donc…
Je laisse encore ma phrase traîner.
Mes paumes me picotent et je serre mon verre plus fort. J’en bois une nouvelle gorgée.
Pourquoi suis-je autant stressée face à River ? Pourquoi est-ce qu’il continue à me parler alors que nos conversations sont toujours aussi bizarres et perturbantes ?
— Ils ont de la chance de t’avoir, répond-il sérieusement.
Je change de position, surprise par la certitude dans sa voix.
— Je n’ai pas grand-chose à leur offrir.
— Je suis certain que tu fais remonter la moyenne de toute la sororité, pouffe-t-il légèrement. Même probablement de toute la Grèce.
Je souris. Il m’a eue.
— Alors c’est pour ça qu’elles me gardent.
Il secoue la tête et s’agrippe la nuque. Ensuite, il braque son regard dans le mien. Ses yeux sont sombres et indéchiffrables, deux bassins noir profond.
— Ce n’est pas pour ça, Lola.
J’inspire face à l’intensité de son regard. Au son de mon nom sur ses lèvres. Avant que je ne puisse demander de quoi il parle, il change encore de sujet.
— Tu as beaucoup d’amis à Seattle ?
— Oui.
Je souris en repensant à mes amis d’enfance et de lycée.
— Ce sera cool de les revoir. Tout le groupe vient à la maison pour Noël, donc j’ai hâte.
— Beaucoup de soirées ?
— Quelques-unes.
— D’anciens petits copains ?
Son ton est taquin, mais son regard soutient le mien avec une attention qui fait grimper mon sang à la surface.
Je m’éclaircis la gorge. Je pense aux deux gars avec qui je suis sortie au lycée. Ils étaient tous les deux calmes, respectueux, de gentils gars. Ils n’ont rien à voir avec River et ses phalanges tatouées et sa voix rauque.
— Ils font toujours partie de mon groupe d’amis.
Il hoche la tête, comme si j’avais confirmé quelque chose pour lui. Il serre les dents, un peu comme papa quand je l’agace.
— Et toi ? lancé-je pour tenter de détourner l’attention de moi.
— Quoi, moi ? marmonne River.
— Tu vois quelqu’un ?
Je grimace à la seconde où je le prononce parce que j’ai l’air désespérée.
— Plusieurs personnes, avoue-t-il.
Il ne m’apprend rien et pourtant, ses mots me blessent. Je détourne le regard pour ne pas lui laisser percevoir la douleur qui transperce mon regard. Je m’éclaircis la gorge.
— Pourquoi tu n’emmènes personne ?
J’indique le salon du menton où mon père et Maisy sont entourés de leurs amis.
Harper tient la main gauche de Maisy et par la façon dont Mila est en train de s’extasier, je comprends qu’elles parlent du mariage.
— Parce qu’aucune d’elles ne compte vraiment.
Je reporte mon attention sur River. Ma respiration se fige dans ma gorge. J’aimerais tellement comprendre la moitié de ses énigmes. Je ne parviens jamais à savoir s’il est sérieux ou s’il me taquine, tout comme les frères de la fraternité le font.
— Donc tu viens et tu es forcé de traîner avec moi ? résumé-je. Par défaut, puisque nous sommes les deux seuls célibataires à ces trucs.
Il hausse les épaules.
— Ça ne me dérange pas.
Je finis mon vin.
— Moi non plus.
Un sourire se dessine sur ses lèvres.
— N’embrasse pas tes anciens petits copains durant tes vacances de Noël.
Son ton est rieur, mais son regard insondable.
Je renifle.
— Comme tu veux.
Il me tend une assiette et on se prépare tous les deux une assiette à grignoter.
— Patton ! Arrête d’accaparer Lola, lance Damien en me faisant signe.
— Oui, Lola, j’ai envie d’en savoir plus sur la Californie, renchérit Devon.
Mon papa râle tout haut et Maisy passe un bras autour de sa taille. Ce n’est pas un secret que papa préférerait me voir rester dans le Tennessee. Mais pour quelqu’un qui s’intéresse à la science informatique et au développement de logiciels, la Silicon Valley possède une attraction que Knoxville n’a pas.
Je décoche un petit sourire à River avant de rejoindre le groupe dans le salon. Embarquée dans une conversation, je ne vois pas l’après-midi défiler. Rapidement, l’équipe s’en va et je réalise que je ne reverrai plus River avant la fin des vacances.
J’aurais aimé en savoir plus sur ce qu’il compte faire des vacances. Est-ce que sa famille se rassemble au complet avec les grands-parents et les cousins ? Même si je discute généralement avec River à ces événements, je ne connais presque rien de lui.
Il communique très peu sur son passé ou sa vie personnelle et bien que j’épie constamment ses réseaux sociaux, il ne poste rien qui me permette de déduire quoi que ce soit avec certitude.
— J’y vais.
River prend Maisy dans ses bras.
— Merci de m’avoir reçu.
— Il n’y a pas de quoi. Passe nous voir pendant les vacances. Axe et moi serons là.
— D’accord, acquiesce-t-il évasivement.
Même si c’est la chose la plus nulle que j’ai faite, je me précipite vers la cuisine et m’empare du bocal de biscuits de Noël que j’ai préparés pour River. J’en ai déjà donnés aux femmes de Bolts. Ça ne me paraît pas juste de l’exclure juste parce qu’il n’a pas une partenaire.
Ou qu’il en a trop.
Bref.
Je ravale ma nervosité et j’attends jusqu’à ce que papa dise au revoir à Beau Turner et à sa petite amie, Céline, avant de sortir.
— River ! je l’appelle.
Il est pratiquement arrivé à sa voiture, mais il marque une pause quand il entend son nom. Lentement, il se tourne vers moi.
— Où est ta veste ? me réprimande-t-il.
Je frissonne à cause du vent froid en m’avançant vers lui et en lui tendant le bocal.
— C’est quoi ?
Il fronce les sourcils.
— Je… Ce sont des biscuits. Des biscuits de Noël, bégayé-je.
— C’est toi qui les as faits ?
Je hoche la tête.
Son regard me cloue sur place.
— Pour moi ?
— Je… Oui. Oui.
Une tristesse dévastatrice traverse l’expression de River le temps d’un battement avant que sa mâchoire ne se crispe.
— Tu n’aurais pas dû.
— J’espère qu’ils te plairont, me lancé-je.
Il hoche une fois la tête.
Je me retourne vers la maison.
— Lola.
Il tend la main et agrippe mon bras.
Je me fige à son toucher chaud sur ma peau. Il me relâche et ça me manque instantanément.
— Merci.
Sa voix est rauque et soulignée d’une émotion qu’il montre rarement.
Je souris.
— Joyeux Noël, River.
Il se moque et baisse les yeux sur le sol avant de croiser mon regard à nouveau.
— Bon retour chez toi.
— On se voit l’année prochaine, dis-je.
— Rentre avant de tomber malade.
Souriante, je trottine vers l’intérieur et ferme la porte derrière moi. En même temps, papa me regarde, confus, les sourcils froncés.
Maisy soupire, car elle comprend tandis que Céline me fait un clin d’œil. Je me pince les lèvres pour m’empêcher de rire.
River Patton a peut-être une longue liste de conquêtes, mais je sais qu’il ne jettera pas les biscuits que je lui ai préparés. Je parie qu’il les mangera tous, sans exception.
Cette idée me console plus que les deux verres de vin chaud que j’ai bus.