Chapitre 2 : Cole
On dirait une lionne.
Voilà la première chose à laquelle j’ai pensé quand j’ai vu la jolie rousse derrière le stand de cupcakes.
Ses cheveux sont comme des filaments ardents de roux et de blond. Ses yeux sont d’un doux gris, comme un nuage pluvieux. Elle semble être un mélange de force et de douceur qui me pousse à m’arrêter et à lui prêter attention.
Elle est magnifique et sans aucune prétention. Penchée sur une boîte de cupcakes, elle en dépose prudemment sur un présentoir en se tenant comme si elle espérait que personne ne la remarque. Tête inclinée, épaules recourbées, silhouette menue. Ensuite, son visage est traversé par une expression, pensive et mélancolique, une lueur de nostalgie, et je ne comprends pas comment l’on pourrait ne pas la remarquer. On lit en elle comme dans un livre ouvert, elle est transparente, honnête et tellement prévisible que cela me donne envie de rire.
Parce que là, tout de suite, elle lève les yeux vers Noelle DiSanto et Scott Reland comme une biche prise dans des phares.
Ah, je dois l’admettre, leur statut est impressionnant. Intimidant, même. Mais ils sourient tous les deux à la sublime rousse avec un regard chaleureux et encourageant.
La beauté secoue la tête et Scott s’esclaffe.
— Yo ! me lance River Patton en me donnant un coup de coude. Arrête de mater les nouvelles petites fesses et concentre-toi.
Je jette un regard noir à mon coéquipier et suis sur le point de lui dire ce que je pense de sa façon de qualifier une femme par ses fesses. Cependant, mes mots meurent quand je remarque la plaisanterie scintiller dans ses yeux.
— Elle te plaît, la nana des cupcakes ? insiste River.
Je grogne.
— La nana des cupcakes, ce n’est pas beaucoup mieux que petites fesses, Patton. Cette fille a un nom.
— Et c’est ?
— Je ne sais pas.
— Encore, décide-t-il. Tu ne sais pas encore. Tu veux que je le découvre ?
Il se déplace vers le stand de Primrose, le torse gonflé, affichant les tatouages couvrant la totalité de ses bras.
Je lui agrippe l’épaule et l’arrête.
Il rit.
— Tu l’aimes bien.
— Elle est magnifique.
Il se retourne pour l’observer, le regard concentré.
— Magnifique dans le genre bizarre et excentrique.
— J’aime bien l’excentricité, dis-je pour la défendre, pour me défendre.
Patton ricane.
— Évidemment, Junior. Allez, on va être en retard pour l’entraînement.
Je le suis tandis que nous avançons vers les vestiaires.
— Depuis quand ça t’inquiète d’arriver en retard ?
L’expression de River durcit.
— Depuis que Devon m’a menacé de me laisser sur le banc.
Je siffle entre mes dents. Notre capitaine, Devon Hardt, n’avait pas l’air d’être un dur à cuire quand on l’a rencontré au début, mais une fois qu’il s’est impliqué dans les Bolts, il s’est donné pour mission de nous remettre en forme. Pour River, ça signifie lui faire changer de comportement. Pour moi, ça signifie me pousser à m’affirmer davantage, de montrer mes qualités de leader que je préférerais fuir. Autant je déteste fournir des efforts, autant je pense que la méthode de Devon fonctionne bien. En poussant chaque joueur à surmonter ses propres faiblesses, cela a permis à l’équipe de se synchroniser, de se renforcer et de ne former qu’un.
J’écarte mon T-shirt de mon torse. L’idée même de me confronter à quelqu’un me gratte, comme si j’avais une éruption cutanée.
— Waouh ! s’exclame Damien Barnes, notre ailier gauche, en regardant sa montre avec dédain lorsque nous pénétrons dans les vestiaires. À l’heure, carrément.
River lui dresse un doigt et je souris en ouvrant mon casier.
Alors que je m’habille pour l’entraînement, mon esprit s’évade vers la femme que j’ai aperçue. J’habite dans le Tennessee depuis huit mois maintenant et je n’ai encore jamais bloqué sur une femme.
Évidemment que je mate des femmes de temps en temps. Celles dont la beauté ne laisse pas les hommes indifférents. Celles dont la douceur nous fait sourire. Mais aucune qui ait hypnotisé un homme de cette façon parce que tout chez elle – son apparence, ses expressions, son énergie – m’intrigue. La lionne frivole est captivante, et le plus drôle, c’est que je ne pense pas que ce soit fait exprès. Je pense qu’elle préférerait se fondre dans le décor, être invisible.
Mais je l’ai remarqué. À tel point que maintenant je pense à elle et m’interroge à son sujet. Est-ce qu’elle vient d’obtenir son diplôme, comme moi ? En mai dernier, j’ai terminé mon cursus dans l’État du Michigan et aujourd’hui, je commence l’année en tant que joueur de NHL chez les Thunderbolts du Tennessee.
Est-ce qu’elle vient d’ici ? Ou d’ailleurs ? Est-ce qu’elle a un petit ami ?
— Philips ! s’écrie Beau en m’arrachant de mes pensées.
— Hein ?
Je lève les yeux.
— On se bouge.
Il me décoche un regard perplexe.
Je ferme mon casier en hochant la tête et suis mon équipe jusqu’à la patinoire.
À la seconde où mes patins touchent la glace, les sensations étranges que j’ai ressenties dans les vestiaires, un déjà-vu mêlé à de la curiosité, sont reléguées au second plan.
Ma place est sur la glace, au hockey. Cela me vide la tête, apaise mon esprit et me calme d’un seul coup. C’était mon ticket de sortie pour échapper à un avenir sans issue et la seule chose que je fais passer avant tout le reste, en dehors de mon oncle Kirk et de ma cousine Jamie. Il n’y a rien de comparable à la liberté, aux opportunités, à l’espoir absolu que je ressens quand je suis sur la glace. Ce n’est pas comme une distraction habituelle et quotidienne, et ce n’est pas du tout semblable à l’attraction de l’alcool et des femmes à laquelle beaucoup de mes coéquipiers universitaires ont succombé.
Non. Après le décès de mes parents, dû à une overdose accidentelle, j’ai renoncé à la drogue. Et aux ennuis. Je bois un verre de temps en temps et parfois, j’en profite un peu plus à l’occasion de mon anniversaire ou des vacances, mais je garde le contrôle. Je ne dépasse pas les limites. Je ne veux pas perdre le respect de qui que ce soit en me mettant dans une position délicate.
Au lieu de répéter le schéma, je brise le cycle.
Par conséquent, je ne cède à aucune distraction. Surtout celle qui a trait au genre féminin.
Si le décès prématuré de mes parents puis mon emménagement chez mon oncle et ma cousine m’ont appris quelque chose, c’est de ne jamais perdre sa concentration. Quand tu t’engages quelque part, tu poses le pour et le contre. Que ce soit une carrière, une amitié ou fonder une famille. Cet engagement signifie plus que tout le reste dans ta vie.
Pour moi, ça a toujours été le hockey. Enfant, le sport me donnait un endroit où aller, une équipe et puis une famille, en dehors de mes foyers merdiques. On m’a offert des coaches impliqués pour remplacer le revers de main de mon père. Oncle Kirk a pris un job à mi-temps supplémentaire pour couvrir les coûts du sport que j’adorais. Entre le hockey et mon oncle, il y avait les repas chauds et des fruits coupés pour remplacer le lait périmé et les tranches de pain suspectes que maman gardait dans le réfrigérateur. Il y avait tout un tas de pulls chauds et de bonnets par-dessus les manteaux trop petits et les chaussettes trouées fourrés dans mon placard. Oncle Kirk me comblait comme mes parents auraient dû le faire. Le hockey m’a apporté tout le reste – de la confiance, un exutoire, un réseau social.
Après le décès de mes parents, le hockey est devenu une échappatoire pour ma colère refoulée et mon deuil, un endroit où me vider la tête, une bande de frères qui m’a vu affronter la pire culpabilité du survivant qui soit.
Vivre avec mon oncle et ma cousine m’a apporté une stabilité et un foyer chaleureux et aimant sur lequel m’appuyer.
Sachant les cartes qui m’ont été distribuées, j’ai eu de la chance. Un veinard. Je n’ai jamais voulu considérer cela comme acquis. Voilà pourquoi je n’ai pas fréquenté beaucoup de filles, pourquoi je ne me suis pas attiré d’ennuis, de complications.
Je garde la tête baissée et me concentre sur le jeu. Sur ma routine. Sur l’équipe.
Et la seule femme qui me fera revoir mes priorités sera celle que j’épouserai. Un jour. Quand le temps sera venu.
Pas en tant que junior. Pas avec un contrat à court terme et un éventuel transfert. Pas alors que je suis encore en train de m’habituer à mes patins, dans tous les sens du terme.
Je patine sur la glace avec un regain de concentration sur l’entraînement. Avec une faim d’amélioration dans ma technique, pour me battre pour mon équipe, pour jouer la meilleure saison possible.
Mais quand l’entraînement touche à sa fin et que l’équipe a déserté les vestiaires, je traîne un peu trop longtemps. J’hésite et gagne du temps tandis que mon estomac gronde.
Puis je vais m’acheter une dizaine de cupcakes.
* * *
Le mec qui discute avec ma lionne m’agace. Et ça veut tout dire quand on sait que je suis toujours calme. Je m’emporte rarement, je ne suis pas rancunier et je fuis les embrouilles.
Mais ce mec, bordel, ce mec est à deux doigts du harcèlement, putain.
— Tu ne m’avais pas dit que tu étais revenue, se plaint-il en coinçant cette beauté derrière le comptoir.
— Jay, je travaille, déclare-t-elle en emballant un cupcake. Et c’est ma journée d’essai, donc…
Elle laisse traîner sa voix, ses yeux le supplient tandis qu’elle tend le sac estampillé avec le logo Primrose Sweets à une maman paniquée et son gamin qui hurle.
Le magasin éphémère est rarement ouvert en dehors des heures de match, mais ce mois-ci, la patinoire accueille un stage de hockey pour enfants. C’est une sorte de programme de sensibilisation qui a pour but d’informer et de partager la passion du hockey aux plus jeunes dont l’esprit est ancré dans la culture du football depuis qu’ils sont nés.
Jay regarde par-dessus son épaule et me scrute. Il me décoche un sourire idiot.
— Bébé, dit-il en se retournant vers la rousse. Il n’y a personne ici.
Son regard suppliant croise le mien et semble s’excuser.
— Prends ton temps, la rassuré-je en croisant les bras.
Je regarde le mec de travers.
Ce dernier soupire et s’appuie de nouveau contre le comptoir.
— Dis-moi juste que l’on peut se retrouver plus tard ? Il faut qu’on parle, Béa. Ça fait des années et tu me dois une…
— Bon, le temps est écoulé, l'interromps-je en changeant d’avis.
Parce que maintenant, je connais son nom. Béa. C’est à la fois excentrique et indémodable, j’adore. Ça lui va bien. Et elle ne lui doit absolument rien.
Béa me lance un sourire crispé.
— S’il te plaît, Jay…
— Promets-le-moi, Béa.
Il tend les bras, et ses mains agrippent ses poignets.
Je sens monter en moi une colère que je n’avais encore jamais ressentie. Ce n’est pas parce qu’il la touche, mais parce qu’elle grimace à ce geste et que ses yeux se concentrent sur son emprise.
— On parlera plus tard, cède-t-elle.
Ma frustration grimpe.
Il hoche rapidement la tête et s’éloigne non sans me lancer un regard noir en me dépassant. Triste. J’aurais pu lui en coller une de mon poing gauche. Mais je suis droitier.
Je m’approche du comptoir et remarque le silence qui règne dans le couloir. Les sessions du stage ont sans doute repris et l’équipe est partie depuis longtemps pour aller manger, pour retrouver leur petite copine à la maison ou leur coup d’un soir qui n’a pas reçu le message.
— Bienvenue chez Primrose Sweets. Que puis-je…
Elle soupire longuement, exaspérée. Plusieurs boucles rousses s’envolent de son visage, et ses yeux gris audacieux croisent les miens.
— Je suis désolée pour ça.
— Ne le sois pas.
— Ce n’était pas professionnel.
— C’est un crétin.
Je pose un coude sur le comptoir.
— Et il ne devrait pas te parler comme ça, poursuis-je.
Nerveuse, elle tripote une pile de serviettes en papier.
— C’est mon ex-petit copain.
— Qui a du mal à accepter la partie ex de son statut ?
Je me mords la joue.
Pourquoi est-ce que je cuisine cette fille, au juste ? Je ne la connais pas. Et pourtant… j’en ai envie. Il y a quelque chose chez elle qui m’intrigue. La petite scène avec son ex ne fait qu’accentuer ma curiosité, alors qu’au contraire, comme ça aurait été le cas dans le passé, ça aurait dû la réfréner.
Elle secoue la tête, agitant sa crinière.
— Non, nous sommes séparés depuis des années. C’est juste que je suis de retour en ville maintenant et… c’est compliqué.
— Je comprends.
Je le dis parce que c’est en partie vrai. Je sais mieux que personne ce que compliqué signifie, pas uniquement dans le sens relationnel. Je ne me suis jamais suffisamment impliqué dans une relation pour que les limites deviennent floues. Soit nous couchions simplement ensemble, soit nous étions uniquement amis. Mais compliqué en termes de dynamique familiale ? En termes de sentiments importants et d’incertitudes ? Eh bien, oui, c’est toute ma vie, donc…
— Est-ce que je peux avoir une dizaine de cupcakes ?
Elle sourit et ça me frappe comme un coup de poing. Son comportement tout entier change, fleurit, quand elle sourit. Sa timidité diminue, sa férocité s’atténue et elle est juste… éblouissante.
— Il nous reste les goûts gâteau d’anniversaire, chocolat et strudel aux pommes.
— J’en prends deux de chaque.
— Très bien, répond-elle en déposant les cupcakes dans une petite boîte. Tu es ici pour le stage ?
Je jette un coup d’œil vers le couloir, remarque un groupe de garçons qui courent vers une fontaine d’eau. J’ouvre la bouche et soudain, je ne veux plus lui dire que je suis un joueur des Bolts.
C’est idiot parce qu’être un hockeyeur est l’argument sur lequel mes coéquipiers comptent pour susciter l’intérêt d’une fille. Mais je ne veux pas que cette fille, Béa, m’apprécie parce que je suis un sportif. Je veux qu’elle m’apprécie parce que je suis moi, peu importe mon titre.
— Je traîne pas mal ici, proposé-je en guise de demi-réponse. Tu travailles à temps plein ?
— Pour l’instant, dit-elle tout aussi mystérieusement.
Je souris et elle m’imite en me présentant la boîte.
— À un de ces jours alors, Béa.
— D’accord…
— Cole.
Je tends une main, tenant la boîte de cupcakes en équilibre sur l’autre.
— Cole, répète-t-elle en me serrant la main.
J’aime sa façon de prononcer mon nom. J’aime la sensation de sa main avec de longs doigts et une peau fraîche dans la mienne. Elle m’annonce le total, je tapote mon Appel Watch pour payer et elle ne se départ pas de son sourire.
— Merci d’être venu chez Primrose.
— À demain.
Maintenant que je sais qu’elle travaille ici ? Je vais manger des cupcakes tous les jours.
— Demain ? se renfrogne-t-elle.
— Demain, confirmé-je en me retournant.
J’ouvre la boîte et en sors un cupcake pour mordre dedans. Merde, c’est bon.
Doux et exquis.
Tout comme Béa.